A l’instar de « démocratie », « droits de l’Homme »,
« genre » ou « parité des sexes », « justice
transitionnelle » fait partie de ces expressions maudites et
imprononçables dans certains milieux en Afghanistan. Elles sont mêmes utilisées
comme quolibets voire comme insultes par des cercles conservateurs pour
disqualifier leurs opposants progressistes comme autant d’agents d’un
« produit importé de l’Occident ».
Si derrière la justice transitionnelle se mettent en scène autant de luttes
politiques et sociales jusqu’à façonner le langage, le permissible et le
pensable, c’est parce qu’elle a suscité la résistance des leaders
djihadi, ceux-là même qui s’étaient battus à Kaboul, entre 1992 et
1996, mettant à sang la capitale afghane et entachant l’histoire afghane des
crimes de guerre les plus horribles. La justice transitionnelle venait ainsi
perturber la jouissance sereine de la victoire post-Bonn. En effet, le
processus de Bonn transformait les anciens leaders djihadi en
« vainqueurs de la guerre », allant jusqu’à en faire des
« belligérants d’hier » et donc forcément des « faiseurs de paix
d’aujourd’hui ». L’histoire était ainsi sélective. Ne retenant qu’une
réconciliation particulière, la mémoire était frappée d’amnésie et ne prenait
pas en compte une réalité complexe qui caractérise toute guerre civile. Mais
cette manière de bâtir du « contrat social » laissait bien des
victimes devenir momentanément des contestataires de l’ordre établi. L’espoir
était bien mince qu’un processus de justice transitionnelle se fasse jour en
permettant l’émergence d’un véritable contrat social sur la base d’un débat
public. Et le déroulement de l’élection présidentielle à venir allait confirmer
cette hypothèse.
Il y a trois mois, lorsque Karzaï a réussi, tour à tour, ses alliances
politiques avec les principaux leaders djihadi, s’assurant ainsi de la
victoire électorale dès le premier tour, on a cru à la mort définitive de la
justice transitionnelle. Dans le palmarès de Karzaï figuraient successivement
des visages djihadi familiers tels que Mohaqeq, Dostum, Sayaf, Fahim,
Khalili, Modjaddedi, Mohseini, Akbari, Ismaïl Khan, Gul Agha Sherzaï,
Assadullah Khaled, Hazrat Ali, Din Mohammad et Hadji Zaher, commandant l’Almas,
une branche du Hizb-e Islami dirigé par Abdulhadi Arghandiwal, et
d’autres encore. Enfin, le 24 juillet dernier, Mohammad Sayed Hashemi, le
candidat du Harakat-e-Enqelab Islami (le mouvement de la révolution
islamique), l’un des sept partis de résistance antisoviétique basés à Peshawar
dont une grande partie a rejoint les talibans plus tard, s’est rallié à Karzaï.
Face à cet arsenal, les soutiens d’Abdullah se limitent à trois figures du
djihad : Rabbani, qui serait son principal conseil mais qui est
resté dans l’ombre jusqu’ici, Ustad Atta, l’actuel gouverneur de Balkh qui
s’est limité à une simple déclaration de soutien, et Sayed Hussein Anwari, un
dirigeant du Harakat-e Islami (mouvement islamique) et ministre de
l’Agriculture sous le gouvernement transitoire de Karzaï. Bien sûr, il y a
aussi les frère Massoud et d’autres inconnus, mais ce ne sont pas des
dirigeants djihadi bénéficiant de la légitimité historique du chef de
guerre.
L’inquiétude des cercles internationaux à Kaboul s’accentuait à mesure que
Karzaï envoyait des signaux de rassemblement à l’attention des leaders
djihadi dont une partie avait été marginalisée par lui-même au cours
des cinq dernières années. Le soir même où Karzaï avait publiquement annoncé
qu’il allait nommer Fahim et Khalili comme premier et deuxième vice-présidents,
le représentant spécial de l’ONU, l’ambassadeur américain et le chef de
l’antenne de la CIA à Kaboul s’empressaient de le voir pour le persuader de
revenir sur sa décision. Plus tard, le secrétaire d’Etat américain, Hillary
Clinton, et l’envoyé Af-Pak, Richard Holbrooke, tentaient de le convaincre de
réviser son choix, sans succès. C’était là une différence de taille avec les
années Bush. Mais ces efforts diplomatiques en coulisses n’étaient, à l’époque,
accompagnés d’aucune condamnation publique internationale, ni par les instances
européennes ni par les autorités américaines ou onusiennes. Ce bras de fer
diplomatique, alors que Karzaï était sous pression de la communauté
internationale depuis des mois pour réduire la corruption au sein de
l’administration afghane, donnait un levier supplémentaire à Karzaï à la veille
des élections pour négocier l’abandon de certains éléments djihadi
contre un soutien sans faille des principaux partenaires extérieurs.
L’administration américaine a fait le choix de ne soutenir en public aucun
candidat.
Face à ces contraintes, l’espoir de justice transitionnelle perceptible dans
l’opinion publique afghane s’est reposé un temps sur la sanction éventuelle des
seigneurs de guerre par la Commission des plaintes électorales, un organisme
mixte composé de membres issus de la mission de l’ONU à Kaboul et de la
Commission indépendante des droits de l’Homme afghane. Mais cet espoir a été
vite déçu lorsque la Commission des plaintes s’en est défendue en déclarant que
la loi ne l’autorisait pas à étudier des plaintes concernant les crimes de
guerre en l’absence de condamnation par une cour de justice. Il se trouve que
le système judiciaire afghan n’a condamné, en huit ans d’existence, qu’un seul
criminel de guerre : Assadullah Sarwari qui dirigeait les services de
renseignement au début du régime communiste en 1978. L’espoir des Afghans
ordinaires était d’autant plus déçu qu’il est couramment admis – selon les
opinions d’experts ou d’hommes politiques véhiculées par les médias – que les
44 tickets de candidature ne comprendraient pas moins de cinquante individus
notoirement impliqués dans les conflits qui ont ravagé le pays au cours des
trois dernières décennies. L’attente nourrie et déçue mettait en évidence,
néanmoins, l’échec de toute politique de justice transitionnelle, et en premier
lieu le très symbolique « plan d’action pour la paix, la réconciliation et
la justice ».
L’espoir venait, cependant, d’Obama. A la mi-juillet, le président américain
annonçait sur CNN son intention de faire la lumière sur les allégations de
crime de guerre qui se sont élevées à l’encontre du général Dostum, alors qu’il
était « prestataire de service » pour la CIA et dont les agents
accompagnaient les manœuvres militaires du chef de milice ouzbèke à la fin
2001. Il aurait ordonné le massacre de quelque 2000 prisonniers talibans,
enfermés dans des containers et enterrés dans le désert de Dacht-e-Laïli.
L’affaire a été portée à l’attention du grand public par James Risen dans un
article du New York Times et fut suivi d’une réponse de Dostum et d’une contre-réponse par Sam Zarifi sur Radio Free
Europe . Sam Zarifi, une voix très respectée en matière de défense
des droits de l’Homme, apporte un témoignage important qui justifie, à ses
yeux, l’ouverture d’une enquête. Ces allégations ont aussi été soutenues par
Physicians for Human Rights dont les équipes ont détecté, en 2002, l’existence
de charniers récents.
Sur le fond, l’affaire semble relever du calcul politique. Jusqu’en mars
dernier, de proches collaborateurs de Dostum ne misaient pas sur le possible
retour de Turquie du prince ouzbèk ni sur sa participation aux élections.
Dostum avait d’ailleurs été « mis en exil » par Karzaï après un an de
résidence surveillée à la suite de son altercation avec son rival local, Akbar
Bay, en février 2008. Karzaï a exécuté une volte-face politique alors que ses
relations étaient tendues avec la nouvelle administration américaine qui
semblait à l’époque soutenir contre lui une coalition de technocrates et
d’anciens djihadi. Karzaï a choisi la manière forte en s’alliant avec
les seigneurs de guerre d’hier. Le retour de Dostum sur le devant de la scène
représente un regain de vote de 10% pour Karzaï. Après avoir exercé une
pression sur le gouvernement turc pour maintenir « en exil » l’invité
de prestige, sans obtenir le résultat recherché et pouvoir ainsi contrer
« l’effet Dostum », Obama n’avait plus d’autre choix que de brandir la
menace d’une enquête et celle d’une éventuelle qualification de « criminel
de guerre ». Le ping-pong Karzaï-Obama dont la balle est Dostum se fait donc
dans une « atmosphère pré-électorale explosive », pour reprendre les
termes du prince ouzbèk.
L’ouverture d’une enquête par l’équipe du Conseil de sécurité nationale
américain, aussi limité soit-elle, est tout de même une étape symbolique pour
mettre fin à l’impunité. Le message d’espoir et d’opportunité qu’elle offre
mobilise quelque peu la communauté des droits de l’Homme à Kaboul. Alors
qu’hier l’UNAMA semblait bien timide sur cette question, Kai Eide s’est
retrouvé aussitôt aux côtés de Sima Samar, figure emblématique et chef de la
Commission des droits de l’Homme afghane, pour dénoncer la présence d’auteurs
de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité parmi les listes de
candidatures, en imputer la responsabilité à l’échec de la politique de justice
transitionnelle et appeler les votants à ne pas les approuver.
La décision donne aussi de l’espoir à la moribonde société civile afghane
qui travaille sur cette question et se trouve ressuscitée par cet appel d’air.
Il y a quatre mois, je dirigeais un programme de justice transitionnelle au
sein de la Fondation Armanshahr et j’avais fait le tour de partenaires
potentiels pour monter une plateforme citoyenne et lancer le débat sur la
question à la veille des élections. Ma surprise fut grande de découvrir
l’inertie de certaines de ces organisations de « justice
transitionnelle » et l’attitude opportuniste d’autres. Ceux qui m’avaient
alors dit que, de leur point de vue, « la justice transitionnelle n’est
pas susceptible de se traduire en acte sans Etat de droit », ce qui en
reportait la responsabilité à l’Etat afghan, ont pris la tête, le mercredi 29
juillet dernier, d’un cortège condamnant la mainmise des criminels de guerre et
dénonçant « l’amnistie que s’accordent les criminels eux-mêmes ou celle
qui leur vient de la décision d’un seul individu » plutôt que du
consentement du peuple dans son ensemble . Cette déclaration fait référence à la résolution d’amnistie
adoptée en février 2007 par le Parlement afghan dominé par des seigneurs de
guerre, ainsi qu’à de multiples décrets de Karzaï exonérant de peines de prison
des commandants et leurs associés ayant commis des violations importantes des
droits de l’Homme.
Mais indépendamment du ping-pong Obama-Karzaï, la stratégie électorale de
Karzaï facilite, comme en retour de bâton, des revendications multiples de
justice transitionnelle. En rassemblant la quasi-totalité des leaders
djihadi, Karzaï met à mal son image progressiste et devient le point
focal de la mainmise de cette classe d’anciens hommes d’armes sur une nation
entière. De fait, on a assisté au cours des dernières semaines à de féroces
attaques d’une grande partie des candidats à l’élection présidentielle le
qualifiant d’être le chef d’une bande de criminels. Il y avait ainsi
Bachardoust critiquant la domination de voleurs, de criminels de guerre, de
mafias de la drogue et de seigneurs de guerre et appelant de ses vœux la mise
en place du programme de justice transitionnelle. Il y a désormais aussi Ashraf
Ghani, le docteur Abdullah et nombre de candidats moins importants.
A y regarder de près, c’est ainsi deux conceptions de la politique, deux
façons de rassembler, qui différencient Karzaï et ses deux principaux rivaux.
La méthode Karzaï est celle d’une domination par des hommes intermédiaires. Ce
sont les leaders djihadi qui se tiennent derrière les tribunes et font
campagne pour le compte de Karzaï. Le « candidat de la paix, de la
stabilité et de l’unité nationale » n’a ainsi été présent, jusqu’au
week-end dernier, que lors d’un seul rassemblement sous la tente de la loya
djirga à Kaboul. C’est en somme la suite de la politique ethno-tribale que
Karzaï a poursuivie pendant son règne de huit ans et qui établit une certaine
hiérarchie entre les groupes ethnique, rassemblés par un équilibre
fragile : un pachtoune à la tête, un premier vice-président tadjik et un
deuxième vice-président hazara et les rangs moins importants occupés par les
« représentants » d’autres groupes. La méthode Karzaï a été le pari
de la stabilité, celle qui consistait à coopter les rapports de forces tels
qu’ils se présentaient à lui pour stabiliser un « contrat social » à
partir des éléments susceptibles d’être les plus déstabilisateurs. L’objectif
premier de cet effort était plutôt la paix que la mise en place d’un véritable
contrat social. Karzaï a d’ailleurs réussi dans cette démarche dans la mesure
où ces leaders issus de la guerre ont progressivement perdu leur pouvoir
militaire, de même que les factions armées que ceux-ci dirigeaient se sont
affaiblies au cours de ces huit dernières années. Ils ont donc perdu leur
capacité de nuisance. Mais cela s’est fait à un prix. D’un côté, les anciens
leaders djihadi se sont enrichis, certains devenant chefs de cartels.
De l’autre, ils ont gagné en pouvoir politique, en devenant des
« représentants de communauté », c’est-à-dire de groupes ethnique, tribal,
confessionnel, local ou prétendant représenter d’autres identités de ce type en
vertu de la politique ethno-tribale de Karzaï. La stratégie électorale actuelle
de Karzaï se bâtit donc sur la base de ces alliances historiquement constituées
et dans une certaine continuité de sa politique d’inclusion sociopolitique au
cours des années précédentes. L’étape suivante consiste naturellement à
rassembler ces leaders devenus « représentants de communauté ».
Abdullah et Ahsraf Ghani ont précisément contesté cette politique et
remettent en cause la légitimité populaire du pouvoir en se réclamant des
masses sans « représentants ». La présence des candidats est directe, dans
un face-à-face avec les citoyens. On ne voit jamais, par exemple, leurs
vice-présidents occuper les tribunes en leur lieu et place. Ces candidats de
« la participation du peuple », du « consentement populaire » et
d’une « paix avec justice » s’adressent directement aux masses.
C’est, paradoxalement, la stratégie électorale de Karzaï qui rapproche Ghani et
Abdullah. Le premier était un fervent critique des groupes djihadi
tandis que le second en était un partisan. Mais désormais Karzaï a affranchi
Abdullah de cette charge. Si celui-ci continue à se réclamer de l’héritage du
djihad, c’est précisément pour critiquer les leaders djihadi
qui ont trahi la cause et laissé derrière eux des millions d’orphelins :
famille de victimes, soldats de base ayant fait des sacrifices sans rien
obtenir en retour, handicapés ou encore femmes de martyrs. Du moins, tel a été
le discours qu’il a tenu à Hérat et dans la province de Baghlân lors de ses
tournées. Une telle exigence de justice est donc la proposition d’un autre
modèle du contrat social, qui serait basé non pas sur le consentement de ses
leaders, mais sur celui des masses dépossédées d’une victoire qui leur
reviendrait pourtant légitimement au vu des « sacrifices subis ». Cette
stratégie n’est pas sans succès. Les milliers d’individus qui ont acclamé
Abdullah depuis l’aéroport d’Hérat jusqu’en ville où il a tenu tribune lui ont
donné des allures d’Obama. Il a lui-même été surpris par cet enthousiasme
spontané qui l’a transformé quelque peu et l’a surtout mis bien en tête des
autres candidats, juste derrière Karzaï.
Bien qu’encore mal défini, le modèle Abdullah se précise à mesure que le
candidat de la « légitimité populaire » devient le principal
concurrent de Karzaï. Le 4 août sur la BBC, dans l’émission de Saday-e
Chomâ (votre voix) où il répond en direct aux Afghans qui appellent et
envoient des e-mails des quatre coins du globe, Abdullah n’esquive pas les
questions liées à son passé de guerrier, à ses relations avec les leaders
djihadi et surtout à sa vision pour sortir du conflit actuel. C’est
bien la première fois qu’un ancien responsable d’une partie prenante de la
guerre civile afghane se livre avec une telle clarté et une telle franchise. A
ses yeux, l’appellation « seigneur de guerre » (tufang sâlâr
– littéralement celui qui règne par son arme) est une insulte aux commandants
du djihad afghan, qu’on généralise par esprit de diabolisation. Seule
une poignée de seigneurs de guerre ayant instrumentalisé le djihad
pour s’enrichir dans l’ordre post-Bonn sont à blâmer. Interrogé sur le
processus de DDR (démobilisation, désarmement et réintégration) mené par l’ONU,
Abdullah s’indigne qu’on ait abandonné des dizaines de milliers de soldats sans
aucune intégration socioéconomique de même qu’on ne se soit pas occupé du sort
des millions de victimes de guerre. Pour les victimes des événements de la
guerre civile de 1992-96, Abdullah déclare qu’elles « ont le droit d’être
écoutées ». S’agissant de la nature du conflit, il estime de manière tout à
fait inattendue – et rejoignant l’opinion de la grande masse – que le
djihad était « légitime jusqu’en 1992 » laissant ainsi
entendre que la suite a été une guerre civile. D’ailleurs, lorsqu’il a été
interrogé sur les massacres d’Afshâr, dont la responsabilité a été imputée en
grande partie à Ahmad Chah Massoud par les ONG des droits de l’Homme et
l’opinion publique afghane, il accepte implicitement que c’est là un épisode de
la guerre civile et une part de l’histoire afghane qui doit être jugée et
évaluée, en interrogeant notamment les décideurs de l’époque. Cela semble une
assez bonne nouvelle pour la justice transitionnelle. Abdullah ne semble pas
être ainsi opposé à l’ouverture d’un processus de recherche de vérité et de
réconciliation. Il va même loin dans la manière dont il faut traiter les
talibans. Il dit mettre en place « une politique transparente de
réconciliation nationale ». S’il se dit ouvert d’emblée à toute négociation, il
affirme vouloir soumettre à un référendum national la définition et les termes
de la réconciliation nationale. Il caractérise même différemment le conflit qui
oppose les talibans au régime afghan. Il laisse entendre que les motivations
d’une grande partie des talibans – en dehors de leurs dirigeants – seraient
liées aux facteurs domestiques, c’est-à-dire aux griefs qu’ils ont développés
vis-à-vis de l’Etat afghan et de ses alliés à l’échelle locale. Il prône ainsi
la prise en compte de ces griefs, avec l’expression de « paix avec
dignité » (solh-e bâ hezat) qui a été récurrente dans son
discours. C’est bien là un discours fort, différent des négociations en
coulisses, appelant à une concertation nationale à travers les masses et donc
forcément critique du style Karzaï.
Le thème de la justice transitionnelle n’est pas utilisé uniquement par les
candidats. Pendant bien long temps, Daoud Sultanzoy, qui préparait sa
candidature depuis deux ans, en avait fait son cheval de bataille. Sultanzoy
était aussi un fervent critique de Karzaï et de sa politique de cooptation des
seigneurs de guerre. Latif Pedram, quant à lui, en a une conception bien plus
globale et intellectuelle que la plupart des candidats. Dans un entretien avec
Sara Rozbeh en mars dernier, il liait ainsi étroitement la justice
transitionnelle à la mise en place d’une paix durable, dans une démarche qui ne
se limite pas à mettre sur pieds des cours de justice ou à une rhétorique
centrée autour des bourreaux et des victimes. Bien au contraire, il s’agit,
pour lui, de « faire la lumière sur le passé », d’ « établir la
vérité », de bâtir « une mémoire collective » pour tourner le dos de
manière définitive aux conflits du passé. Se démarquant ainsi d’un grand nombre
de politiciens afghans, Pedram envisage la portée de la justice transitionnelle
sur une période bien plus longue remontant jusqu’à l’ère du roi Zaher
Khan.
Mais, cette perspective de long terme a aussi son revers. Ainsi inscrite, la
vision de Pedram se rapproche d’une analyse en termes d’ « injustices
historiques » dont auraient souffert les minorités sous les régimes
mono-ethniques. Et c’est selon cette logique que les partisans de Dostum, aussi
paradoxal que cela puisse paraître – et sans vouloir confondre cette démarche
avec celle de Pedram, défendent leur chef vénéré. Ainsi, dans une lettre
publiée sur le site très orienté « injustice historique » de
kabulpress.org, la Fédération culturelle des Turcs d’Afghanistan
s’indigne de la décision d’Obama qui punit les « vraies victimes » en
faisant des avances aux « vrais bourreaux », ceux-là même qui ont
poursuivi la politique des anciens régimes hégémonistes pachtounes à l’égard
des minorités. Ici, domination pachtoune et terrorisme sont associés pour être
résistés et combattus par une lutte pour l’autonomie, contre la barbarie et par
une coalition anti-terreur qui aurait eu l’intelligence historique de se mettre
en marche en 2001. Cette instrumentalisation de la justice transitionnelle,
cette justice dont la fonction est de redresser les torts historiques, n’est
pas nouvelle. Dostum et Mohaqeq y avaient recours en 2004, ce qui avait
contribué à une extraordinaire ethnicisation du vote lors de l’élection
présidentielle précédente.
Enfin, le jaillissement de la justice transitionnelle sur la scène
politique, à cette période pré-électorale, se fait surtout de manière
quasi-inéluctable par un autre biais. Il fait partie de ces débordements qui ne
sont pas prévus mais s’imposent par un déroulement presque naturel, sans
véritable surprise si l’on y réfléchit de près. Il y a fondamentalement deux
éléments qui rendent compte de ce jaillissement. D’une part, les acteurs locaux
et internationaux du processus de Bonn jusqu’à récemment ont reporté tout
véritable débat sur la nature du politique et du contrat social qui aurait
forcément remué le passé et mis sur les rails un débat de type « justice
transitionnelle ». Ni les loya djirgas de 2002 et 2003, ni l’élection
présidentielle de 2004 n’ont offert une telle opportunité. Franchement,
jusqu’ici le débat politique s’était porté sur qui plutôt que sur
comment gouverner, bâtir, faire la paix etc. D’autre part, la loi et
les autorités électorales ont ouvert la porte aux acteurs politiques dont la
participation à la vie politique a été limitée en raison de leurs affiliations
historiques. Ce relâchement, qui va bien entendu au-delà du moment proprement
électoral, facilite de facto l’entrée en scène des anciens communistes
(Tanaï, Mangal), talibans et talibans associés (Raketi, Hashemi, Jalal) sans
discussion nationale préalable quant à leur participation et leur statut de
participant. L’absence de débat au cour de la période précédant le processus
électoral actuel et donc le manque de consensus concernant la place de ceux qui
sont considérés comme des criminels de guerre, pour les uns, tandis qu’ils sont
vus comme des leaders légitimes, voire des héros, par d’autres, produisent des
affrontements politiques parfois violents et soulignent la nécessité d’un
véritable processus de justice transitionnelle.
La politisation de la justice transitionnelle en l’absence de toute recherche documentée des faits réels, des crimes commis et des souffrances subies risque d’attiser la surenchère victimaire manipulable à souhait. La tentation est d’ailleurs grande, y compris dans les milieux les plus avertis, de bâtir un narratif concernant le passé qui érige une figure unique et abstraite de la victime alors que les victimes réelles sont plurielles puisqu’ayant souffert des crimes différents et exigeant des réparations différentes. La justice transitionnelle ne doit pas oublier la leçon que nous donnait Rony Brauman de son expérience en tant qu’humanitaire. A un moment où un certain discours tiers-mondiste tentait de produire au Sud une figure abstraite de victime, celle qui dérive de l’inégalité imposée par le Nord, le penseur de la paix français soulignait les souffrances multiples des victimes et les causes innombrables des désastres humanitaires (1). La justice transitionnelle afghane ne doit donc pas se désintéresser de la pluralité des expériences humaines, celle qu’Hannah Arendt a placée au fondement de la politique dans sa réflexion profondément antitotalitaire et qui a également inspiré Rony Brauman.
Note 1 : Rony Brauman et Catherine Portevin, Penser dans l’urgence : Parcours critique d’un humanitaire, Paris : Seuil, 2006