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samedi 8 août 2009

Election présidentielle afghane : le paradoxal essor de la justice transitionnelle

A l’instar de « démocratie », « droits de l’Homme », « genre » ou « parité des sexes », « justice transitionnelle » fait partie de ces expressions maudites et imprononçables dans certains milieux en Afghanistan. Elles sont mêmes utilisées comme quolibets voire comme insultes par des cercles conservateurs pour disqualifier leurs opposants progressistes comme autant d’agents d’un « produit importé de l’Occident ».

Si derrière la justice transitionnelle se mettent en scène autant de luttes politiques et sociales jusqu’à façonner le langage, le permissible et le pensable, c’est parce qu’elle a suscité la résistance des leaders djihadi, ceux-là même qui s’étaient battus à Kaboul, entre 1992 et 1996, mettant à sang la capitale afghane et entachant l’histoire afghane des crimes de guerre les plus horribles. La justice transitionnelle venait ainsi perturber la jouissance sereine de la victoire post-Bonn. En effet, le processus de Bonn transformait les anciens leaders djihadi en « vainqueurs de la guerre », allant jusqu’à en faire des « belligérants d’hier » et donc forcément des « faiseurs de paix d’aujourd’hui ». L’histoire était ainsi sélective. Ne retenant qu’une réconciliation particulière, la mémoire était frappée d’amnésie et ne prenait pas en compte une réalité complexe qui caractérise toute guerre civile. Mais cette manière de bâtir du « contrat social » laissait bien des victimes devenir momentanément des contestataires de l’ordre établi. L’espoir était bien mince qu’un processus de justice transitionnelle se fasse jour en permettant l’émergence d’un véritable contrat social sur la base d’un débat public. Et le déroulement de l’élection présidentielle à venir allait confirmer cette hypothèse.

Il y a trois mois, lorsque Karzaï a réussi, tour à tour, ses alliances politiques avec les principaux leaders djihadi, s’assurant ainsi de la victoire électorale dès le premier tour, on a cru à la mort définitive de la justice transitionnelle. Dans le palmarès de Karzaï figuraient successivement des visages djihadi familiers tels que Mohaqeq, Dostum, Sayaf, Fahim, Khalili, Modjaddedi, Mohseini, Akbari, Ismaïl Khan, Gul Agha Sherzaï, Assadullah Khaled, Hazrat Ali, Din Mohammad et Hadji Zaher, commandant l’Almas, une branche du Hizb-e Islami dirigé par Abdulhadi Arghandiwal, et d’autres encore. Enfin, le 24 juillet dernier, Mohammad Sayed Hashemi, le candidat du Harakat-e-Enqelab Islami (le mouvement de la révolution islamique), l’un des sept partis de résistance antisoviétique basés à Peshawar dont une grande partie a rejoint les talibans plus tard, s’est rallié à Karzaï. Face à cet arsenal, les soutiens d’Abdullah se limitent à trois figures du djihad : Rabbani, qui serait son principal conseil mais qui est resté dans l’ombre jusqu’ici, Ustad Atta, l’actuel gouverneur de Balkh qui s’est limité à une simple déclaration de soutien, et Sayed Hussein Anwari, un dirigeant du Harakat-e Islami (mouvement islamique) et ministre de l’Agriculture sous le gouvernement transitoire de Karzaï. Bien sûr, il y a aussi les frère Massoud et d’autres inconnus, mais ce ne sont pas des dirigeants djihadi bénéficiant de la légitimité historique du chef de guerre.

L’inquiétude des cercles internationaux à Kaboul s’accentuait à mesure que Karzaï envoyait des signaux de rassemblement à l’attention des leaders djihadi dont une partie avait été marginalisée par lui-même au cours des cinq dernières années. Le soir même où Karzaï avait publiquement annoncé qu’il allait nommer Fahim et Khalili comme premier et deuxième vice-présidents, le représentant spécial de l’ONU, l’ambassadeur américain et le chef de l’antenne de la CIA à Kaboul s’empressaient de le voir pour le persuader de revenir sur sa décision. Plus tard, le secrétaire d’Etat américain, Hillary Clinton, et l’envoyé Af-Pak, Richard Holbrooke, tentaient de le convaincre de réviser son choix, sans succès. C’était là une différence de taille avec les années Bush. Mais ces efforts diplomatiques en coulisses n’étaient, à l’époque, accompagnés d’aucune condamnation publique internationale, ni par les instances européennes ni par les autorités américaines ou onusiennes. Ce bras de fer diplomatique, alors que Karzaï était sous pression de la communauté internationale depuis des mois pour réduire la corruption au sein de l’administration afghane, donnait un levier supplémentaire à Karzaï à la veille des élections pour négocier l’abandon de certains éléments djihadi contre un soutien sans faille des principaux partenaires extérieurs. L’administration américaine a fait le choix de ne soutenir en public aucun candidat.

Face à ces contraintes, l’espoir de justice transitionnelle perceptible dans l’opinion publique afghane s’est reposé un temps sur la sanction éventuelle des seigneurs de guerre par la Commission des plaintes électorales, un organisme mixte composé de membres issus de la mission de l’ONU à Kaboul et de la Commission indépendante des droits de l’Homme afghane. Mais cet espoir a été vite déçu lorsque la Commission des plaintes s’en est défendue en déclarant que la loi ne l’autorisait pas à étudier des plaintes concernant les crimes de guerre en l’absence de condamnation par une cour de justice. Il se trouve que le système judiciaire afghan n’a condamné, en huit ans d’existence, qu’un seul criminel de guerre : Assadullah Sarwari qui dirigeait les services de renseignement au début du régime communiste en 1978. L’espoir des Afghans ordinaires était d’autant plus déçu qu’il est couramment admis – selon les opinions d’experts ou d’hommes politiques véhiculées par les médias – que les 44 tickets de candidature ne comprendraient pas moins de cinquante individus notoirement impliqués dans les conflits qui ont ravagé le pays au cours des trois dernières décennies. L’attente nourrie et déçue mettait en évidence, néanmoins, l’échec de toute politique de justice transitionnelle, et en premier lieu le très symbolique « plan d’action pour la paix, la réconciliation et la justice ».

L’espoir venait, cependant, d’Obama. A la mi-juillet, le président américain annonçait sur CNN son intention de faire la lumière sur les allégations de crime de guerre qui se sont élevées à l’encontre du général Dostum, alors qu’il était « prestataire de service » pour la CIA et dont les agents accompagnaient les manœuvres militaires du chef de milice ouzbèke à la fin 2001. Il aurait ordonné le massacre de quelque 2000 prisonniers talibans, enfermés dans des containers et enterrés dans le désert de Dacht-e-Laïli. L’affaire a été portée à l’attention du grand public par James Risen dans un article du New York Times et fut suivi d’une réponse de Dostum et d’une contre-réponse par Sam Zarifi sur Radio Free Europe . Sam Zarifi, une voix très respectée en matière de défense des droits de l’Homme, apporte un témoignage important qui justifie, à ses yeux, l’ouverture d’une enquête. Ces allégations ont aussi été soutenues par Physicians for Human Rights dont les équipes ont détecté, en 2002, l’existence de charniers récents.

Sur le fond, l’affaire semble relever du calcul politique. Jusqu’en mars dernier, de proches collaborateurs de Dostum ne misaient pas sur le possible retour de Turquie du prince ouzbèk ni sur sa participation aux élections. Dostum avait d’ailleurs été « mis en exil » par Karzaï après un an de résidence surveillée à la suite de son altercation avec son rival local, Akbar Bay, en février 2008. Karzaï a exécuté une volte-face politique alors que ses relations étaient tendues avec la nouvelle administration américaine qui semblait à l’époque soutenir contre lui une coalition de technocrates et d’anciens djihadi. Karzaï a choisi la manière forte en s’alliant avec les seigneurs de guerre d’hier. Le retour de Dostum sur le devant de la scène représente un regain de vote de 10% pour Karzaï. Après avoir exercé une pression sur le gouvernement turc pour maintenir « en exil » l’invité de prestige, sans obtenir le résultat recherché et pouvoir ainsi contrer « l’effet Dostum », Obama n’avait plus d’autre choix que de brandir la menace d’une enquête et celle d’une éventuelle qualification de « criminel de guerre ». Le ping-pong Karzaï-Obama dont la balle est Dostum se fait donc dans une « atmosphère pré-électorale explosive », pour reprendre les termes du prince ouzbèk.

L’ouverture d’une enquête par l’équipe du Conseil de sécurité nationale américain, aussi limité soit-elle, est tout de même une étape symbolique pour mettre fin à l’impunité. Le message d’espoir et d’opportunité qu’elle offre mobilise quelque peu la communauté des droits de l’Homme à Kaboul. Alors qu’hier l’UNAMA semblait bien timide sur cette question, Kai Eide s’est retrouvé aussitôt aux côtés de Sima Samar, figure emblématique et chef de la Commission des droits de l’Homme afghane, pour dénoncer la présence d’auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité parmi les listes de candidatures, en imputer la responsabilité à l’échec de la politique de justice transitionnelle et appeler les votants à ne pas les approuver.

La décision donne aussi de l’espoir à la moribonde société civile afghane qui travaille sur cette question et se trouve ressuscitée par cet appel d’air. Il y a quatre mois, je dirigeais un programme de justice transitionnelle au sein de la Fondation Armanshahr et j’avais fait le tour de partenaires potentiels pour monter une plateforme citoyenne et lancer le débat sur la question à la veille des élections. Ma surprise fut grande de découvrir l’inertie de certaines de ces organisations de « justice transitionnelle » et l’attitude opportuniste d’autres. Ceux qui m’avaient alors dit que, de leur point de vue, « la justice transitionnelle n’est pas susceptible de se traduire en acte sans Etat de droit », ce qui en reportait la responsabilité à l’Etat afghan, ont pris la tête, le mercredi 29 juillet dernier, d’un cortège condamnant la mainmise des criminels de guerre et dénonçant « l’amnistie que s’accordent les criminels eux-mêmes ou celle qui leur vient de la décision d’un seul individu » plutôt que du consentement du peuple dans son ensemble . Cette déclaration fait référence à la résolution d’amnistie adoptée en février 2007 par le Parlement afghan dominé par des seigneurs de guerre, ainsi qu’à de multiples décrets de Karzaï exonérant de peines de prison des commandants et leurs associés ayant commis des violations importantes des droits de l’Homme.

Mais indépendamment du ping-pong Obama-Karzaï, la stratégie électorale de Karzaï facilite, comme en retour de bâton, des revendications multiples de justice transitionnelle. En rassemblant la quasi-totalité des leaders djihadi, Karzaï met à mal son image progressiste et devient le point focal de la mainmise de cette classe d’anciens hommes d’armes sur une nation entière. De fait, on a assisté au cours des dernières semaines à de féroces attaques d’une grande partie des candidats à l’élection présidentielle le qualifiant d’être le chef d’une bande de criminels. Il y avait ainsi Bachardoust critiquant la domination de voleurs, de criminels de guerre, de mafias de la drogue et de seigneurs de guerre et appelant de ses vœux la mise en place du programme de justice transitionnelle. Il y a désormais aussi Ashraf Ghani, le docteur Abdullah et nombre de candidats moins importants.

A y regarder de près, c’est ainsi deux conceptions de la politique, deux façons de rassembler, qui différencient Karzaï et ses deux principaux rivaux. La méthode Karzaï est celle d’une domination par des hommes intermédiaires. Ce sont les leaders djihadi qui se tiennent derrière les tribunes et font campagne pour le compte de Karzaï. Le « candidat de la paix, de la stabilité et de l’unité nationale » n’a ainsi été présent, jusqu’au week-end dernier, que lors d’un seul rassemblement sous la tente de la loya djirga à Kaboul. C’est en somme la suite de la politique ethno-tribale que Karzaï a poursuivie pendant son règne de huit ans et qui établit une certaine hiérarchie entre les groupes ethnique, rassemblés par un équilibre fragile : un pachtoune à la tête, un premier vice-président tadjik et un deuxième vice-président hazara et les rangs moins importants occupés par les « représentants » d’autres groupes. La méthode Karzaï a été le pari de la stabilité, celle qui consistait à coopter les rapports de forces tels qu’ils se présentaient à lui pour stabiliser un « contrat social » à partir des éléments susceptibles d’être les plus déstabilisateurs. L’objectif premier de cet effort était plutôt la paix que la mise en place d’un véritable contrat social. Karzaï a d’ailleurs réussi dans cette démarche dans la mesure où ces leaders issus de la guerre ont progressivement perdu leur pouvoir militaire, de même que les factions armées que ceux-ci dirigeaient se sont affaiblies au cours de ces huit dernières années. Ils ont donc perdu leur capacité de nuisance. Mais cela s’est fait à un prix. D’un côté, les anciens leaders djihadi se sont enrichis, certains devenant chefs de cartels. De l’autre, ils ont gagné en pouvoir politique, en devenant des « représentants de communauté », c’est-à-dire de groupes ethnique, tribal, confessionnel, local ou prétendant représenter d’autres identités de ce type en vertu de la politique ethno-tribale de Karzaï. La stratégie électorale actuelle de Karzaï se bâtit donc sur la base de ces alliances historiquement constituées et dans une certaine continuité de sa politique d’inclusion sociopolitique au cours des années précédentes. L’étape suivante consiste naturellement à rassembler ces leaders devenus « représentants de communauté ».

Abdullah et Ahsraf Ghani ont précisément contesté cette politique et remettent en cause la légitimité populaire du pouvoir en se réclamant des masses sans « représentants ». La présence des candidats est directe, dans un face-à-face avec les citoyens. On ne voit jamais, par exemple, leurs vice-présidents occuper les tribunes en leur lieu et place. Ces candidats de « la participation du peuple », du « consentement populaire » et d’une « paix avec justice » s’adressent directement aux masses. C’est, paradoxalement, la stratégie électorale de Karzaï qui rapproche Ghani et Abdullah. Le premier était un fervent critique des groupes djihadi tandis que le second en était un partisan. Mais désormais Karzaï a affranchi Abdullah de cette charge. Si celui-ci continue à se réclamer de l’héritage du djihad, c’est précisément pour critiquer les leaders djihadi qui ont trahi la cause et laissé derrière eux des millions d’orphelins : famille de victimes, soldats de base ayant fait des sacrifices sans rien obtenir en retour, handicapés ou encore femmes de martyrs. Du moins, tel a été le discours qu’il a tenu à Hérat et dans la province de Baghlân lors de ses tournées. Une telle exigence de justice est donc la proposition d’un autre modèle du contrat social, qui serait basé non pas sur le consentement de ses leaders, mais sur celui des masses dépossédées d’une victoire qui leur reviendrait pourtant légitimement au vu des « sacrifices subis ». Cette stratégie n’est pas sans succès. Les milliers d’individus qui ont acclamé Abdullah depuis l’aéroport d’Hérat jusqu’en ville où il a tenu tribune lui ont donné des allures d’Obama. Il a lui-même été surpris par cet enthousiasme spontané qui l’a transformé quelque peu et l’a surtout mis bien en tête des autres candidats, juste derrière Karzaï.

Bien qu’encore mal défini, le modèle Abdullah se précise à mesure que le candidat de la « légitimité populaire » devient le principal concurrent de Karzaï. Le 4 août sur la BBC, dans l’émission de Saday-e Chomâ (votre voix) où il répond en direct aux Afghans qui appellent et envoient des e-mails des quatre coins du globe, Abdullah n’esquive pas les questions liées à son passé de guerrier, à ses relations avec les leaders djihadi et surtout à sa vision pour sortir du conflit actuel. C’est bien la première fois qu’un ancien responsable d’une partie prenante de la guerre civile afghane se livre avec une telle clarté et une telle franchise. A ses yeux, l’appellation « seigneur de guerre » (tufang sâlâr – littéralement celui qui règne par son arme) est une insulte aux commandants du djihad afghan, qu’on généralise par esprit de diabolisation. Seule une poignée de seigneurs de guerre ayant instrumentalisé le djihad pour s’enrichir dans l’ordre post-Bonn sont à blâmer. Interrogé sur le processus de DDR (démobilisation, désarmement et réintégration) mené par l’ONU, Abdullah s’indigne qu’on ait abandonné des dizaines de milliers de soldats sans aucune intégration socioéconomique de même qu’on ne se soit pas occupé du sort des millions de victimes de guerre. Pour les victimes des événements de la guerre civile de 1992-96, Abdullah déclare qu’elles « ont le droit d’être écoutées ». S’agissant de la nature du conflit, il estime de manière tout à fait inattendue – et rejoignant l’opinion de la grande masse – que le djihad était « légitime jusqu’en 1992 » laissant ainsi entendre que la suite a été une guerre civile. D’ailleurs, lorsqu’il a été interrogé sur les massacres d’Afshâr, dont la responsabilité a été imputée en grande partie à Ahmad Chah Massoud par les ONG des droits de l’Homme et l’opinion publique afghane, il accepte implicitement que c’est là un épisode de la guerre civile et une part de l’histoire afghane qui doit être jugée et évaluée, en interrogeant notamment les décideurs de l’époque. Cela semble une assez bonne nouvelle pour la justice transitionnelle. Abdullah ne semble pas être ainsi opposé à l’ouverture d’un processus de recherche de vérité et de réconciliation. Il va même loin dans la manière dont il faut traiter les talibans. Il dit mettre en place « une politique transparente de réconciliation nationale ». S’il se dit ouvert d’emblée à toute négociation, il affirme vouloir soumettre à un référendum national la définition et les termes de la réconciliation nationale. Il caractérise même différemment le conflit qui oppose les talibans au régime afghan. Il laisse entendre que les motivations d’une grande partie des talibans – en dehors de leurs dirigeants – seraient liées aux facteurs domestiques, c’est-à-dire aux griefs qu’ils ont développés vis-à-vis de l’Etat afghan et de ses alliés à l’échelle locale. Il prône ainsi la prise en compte de ces griefs, avec l’expression de « paix avec dignité » (solh-e bâ hezat) qui a été récurrente dans son discours. C’est bien là un discours fort, différent des négociations en coulisses, appelant à une concertation nationale à travers les masses et donc forcément critique du style Karzaï.

Le thème de la justice transitionnelle n’est pas utilisé uniquement par les candidats. Pendant bien long temps, Daoud Sultanzoy, qui préparait sa candidature depuis deux ans, en avait fait son cheval de bataille. Sultanzoy était aussi un fervent critique de Karzaï et de sa politique de cooptation des seigneurs de guerre. Latif Pedram, quant à lui, en a une conception bien plus globale et intellectuelle que la plupart des candidats. Dans un entretien avec Sara Rozbeh en mars dernier, il liait ainsi étroitement la justice transitionnelle à la mise en place d’une paix durable, dans une démarche qui ne se limite pas à mettre sur pieds des cours de justice ou à une rhétorique centrée autour des bourreaux et des victimes. Bien au contraire, il s’agit, pour lui, de « faire la lumière sur le passé », d’ « établir la vérité », de bâtir « une mémoire collective » pour tourner le dos de manière définitive aux conflits du passé. Se démarquant ainsi d’un grand nombre de politiciens afghans, Pedram envisage la portée de la justice transitionnelle sur une période bien plus longue remontant jusqu’à l’ère du roi Zaher Khan.

Mais, cette perspective de long terme a aussi son revers. Ainsi inscrite, la vision de Pedram se rapproche d’une analyse en termes d’ « injustices historiques » dont auraient souffert les minorités sous les régimes mono-ethniques. Et c’est selon cette logique que les partisans de Dostum, aussi paradoxal que cela puisse paraître – et sans vouloir confondre cette démarche avec celle de Pedram, défendent leur chef vénéré. Ainsi, dans une lettre publiée sur le site très orienté « injustice historique » de kabulpress.org, la Fédération culturelle des Turcs d’Afghanistan s’indigne de la décision d’Obama qui punit les « vraies victimes » en faisant des avances aux « vrais bourreaux », ceux-là même qui ont poursuivi la politique des anciens régimes hégémonistes pachtounes à l’égard des minorités. Ici, domination pachtoune et terrorisme sont associés pour être résistés et combattus par une lutte pour l’autonomie, contre la barbarie et par une coalition anti-terreur qui aurait eu l’intelligence historique de se mettre en marche en 2001. Cette instrumentalisation de la justice transitionnelle, cette justice dont la fonction est de redresser les torts historiques, n’est pas nouvelle. Dostum et Mohaqeq y avaient recours en 2004, ce qui avait contribué à une extraordinaire ethnicisation du vote lors de l’élection présidentielle précédente.

Enfin, le jaillissement de la justice transitionnelle sur la scène politique, à cette période pré-électorale, se fait surtout de manière quasi-inéluctable par un autre biais. Il fait partie de ces débordements qui ne sont pas prévus mais s’imposent par un déroulement presque naturel, sans véritable surprise si l’on y réfléchit de près. Il y a fondamentalement deux éléments qui rendent compte de ce jaillissement. D’une part, les acteurs locaux et internationaux du processus de Bonn jusqu’à récemment ont reporté tout véritable débat sur la nature du politique et du contrat social qui aurait forcément remué le passé et mis sur les rails un débat de type « justice transitionnelle ». Ni les loya djirgas de 2002 et 2003, ni l’élection présidentielle de 2004 n’ont offert une telle opportunité. Franchement, jusqu’ici le débat politique s’était porté sur qui plutôt que sur comment gouverner, bâtir, faire la paix etc. D’autre part, la loi et les autorités électorales ont ouvert la porte aux acteurs politiques dont la participation à la vie politique a été limitée en raison de leurs affiliations historiques. Ce relâchement, qui va bien entendu au-delà du moment proprement électoral, facilite de facto l’entrée en scène des anciens communistes (Tanaï, Mangal), talibans et talibans associés (Raketi, Hashemi, Jalal) sans discussion nationale préalable quant à leur participation et leur statut de participant. L’absence de débat au cour de la période précédant le processus électoral actuel et donc le manque de consensus concernant la place de ceux qui sont considérés comme des criminels de guerre, pour les uns, tandis qu’ils sont vus comme des leaders légitimes, voire des héros, par d’autres, produisent des affrontements politiques parfois violents et soulignent la nécessité d’un véritable processus de justice transitionnelle.

La politisation de la justice transitionnelle en l’absence de toute recherche documentée des faits réels, des crimes commis et des souffrances subies risque d’attiser la surenchère victimaire manipulable à souhait. La tentation est d’ailleurs grande, y compris dans les milieux les plus avertis, de bâtir un narratif concernant le passé qui érige une figure unique et abstraite de la victime alors que les victimes réelles sont plurielles puisqu’ayant souffert des crimes différents et exigeant des réparations différentes. La justice transitionnelle ne doit pas oublier la leçon que nous donnait Rony Brauman de son expérience en tant qu’humanitaire. A un moment où un certain discours tiers-mondiste tentait de produire au Sud une figure abstraite de victime, celle qui dérive de l’inégalité imposée par le Nord, le penseur de la paix français soulignait les souffrances multiples des victimes et les causes innombrables des désastres humanitaires (1). La justice transitionnelle afghane ne doit donc pas se désintéresser de la pluralité des expériences humaines, celle qu’Hannah Arendt a placée au fondement de la politique dans sa réflexion profondément antitotalitaire et qui a également inspiré Rony Brauman.

Note 1 : Rony Brauman et Catherine Portevin, Penser dans l’urgence : Parcours critique d’un humanitaire, Paris : Seuil, 2006

mercredi 8 avril 2009

La loi sur la famille chiite, une défaillance de la communauté internationale.

Auteur : Gaït Gauhar Archambeaud, Irfan Asia (mail : gauhar arobase irfan-asia.net)

Cela fait plusieurs semaines qu'avait été annoncée en Afghanistan la possible promulgation par le président Karzaï d'une loi satisfaisant aux traditions chiites en matière de moralité familiale. Plusieurs parlementaires féminines avaient alors protesté contre les discriminations à l'encontre des femmes soumises à autorisation de leur mari pour sortir de chez elles, contraintes à la servitude sexuelle et automatiquement déchues, en cas de répudiation, du droit de garde de leurs enfants ayant dépassé un certain âge. Mis en application à la mi-mars 2009, le texte officiel de la nouvelle loi n'a pourtant pas été publié, ce qui rend impossible tout réel débat juridique puisque ses dispositions effectives restent inconnues.

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mardi 17 mars 2009

Irfan Asia, initiative de recherche franco-afghane pour l'Asie, est née le 10 mars 2009 à Paris

Comment faire mûrir et communiquer une pensée construite autour de l'expérience afghane ? C'est à cette question que répond l'initiative de recherche franco-afghane pour l'Asie, un groupe pour l'instant informel de chercheurs qui ont une passion commune, l'avenir de l'Asie centrale. Autour d'un café au carrefour de l'Odéon, Kanechka, Yama et Gauhar ont fait la liste de tous ceux qui manifestent leur envie de contribuer et leur frustration que l'information à propos de l'Afghanistan se limite le plus souvent à un décompte macabre de victimes.

De cette conversation à bâtons rompus est rapidement sorti un slogan ambitieux : "Comprendre le présent pour construire l'avenir". Il ne tiendra qu'à nous tous d'en être à la hauteur. Et une première date a été proposée, pour une manifestation publique au cours de laquelle nous nous ferons connaître. Ce sera le 2 avril prochain, à Toulouse, à l'occasion d'une conférence intitulée "Les conflits en Afghanistan, quelle place pour la construction d'un Etat ?"

Qu'en pensez-vous ?